Le porte-parole

Éditions Xenia

Focus du 27/07/2015 par V. Yersin & D. Vuataz; photo: M.-A. Marmillod

Depuis la gare, nous filons vers le côté moche de la ville, sur un trottoir tout en soleil et en goudron. C’est l’immeuble où est imprimé Le Nouvelliste que nous cherchons. Le patron des Éditions Xenia, Slobodan Despot, nous y attend. Sans être absolument d’accord sur le chemin à prendre, nous voici devant un bâtiment en tôle. Aucun charme, mais imposant. Nous poussons un portail rotatif en acier fait pour les files indiennes. Nous sonnons à l’interphone. La porte s’ouvre. Nous nous annonçons à la réception. On nous indique l’ascenseur. Nous montons. Un autre desk, celui des Imprimeries Gessler. L’éditeur est appelé à notre rencontre. Il vient. Nous prenons place dans des fauteuils d’avion disposés autour d’une table basse, dans une sorte de hall éclairé au néon avec des présentoirs à bouquins. Des peintures de Chessex, du papier glacé sur le Valais. Un petit café noir nous est offert dans son gobelet de plastique: «Faites attention, il est vraiment très chaud.» Nous sommes à Sion. Nous sommes des journalistes sérieux, en shorts avec un skateboard dans le dos.

Résidence principale: zone industrielle

L’éditeur prend place en face de nous. Chaise et gobelet deviennent ridiculement petits, minuscules. Au physique, le type ressemble plus à un lanceur de marteau qu’à un clerc aux douces mains blanches. Barbe noire taillée courte, pantalons à nombreuses poches, t-shirt uni échancré. Slobodan Despot est, à tous points de vue, le moins « petit » des éditeurs que nous rencontrons. Nous sommes un peu impressionnés. Mais si Philippe Leignel, syndicaliste notoire – et poète, et ami – a réussi à nous convaincre d’«aller voir Slobodan», c’est que nous ne risquons rien.

Quinze ans passés à L’Âge d’Homme, ça vous forme un éditeur: d’abord comme traducteur, comme lecteur puis directeur de collection. Slobodan Despot quitte les bureaux de la tour Bel-Air en 2004, parce que «L’Âge d’Homme est trop lent; il faut parfois dix ans entre le manuscrit et la publication». Aussi parce que les positions controversées de son compatriote Vladimir Dimitrijevic sur le conflit yougoslave «marquaient trop puissamment la maison». Il devient pour un temps porte-parole de la fondation Franz Weber. Porte-parole: aux dernières nouvelles, la fonction lui sied bien. Il s’occupe désormais de la communication d’un célèbre conseiller d’Etat à catogan. Mais nous ne le savons pas encore, et, de toute façon, nous sommes ici pour causer littérature. Slobodan Despot essaie de sourire, boit d’un trait le gobelet chaud. Nous sortons nos listes de questions et quelques stylos-billes.

Fragmentation et périphérie

Derrière nous, le téléphone sonne, des gens passent avec des piles de feuilles dans les bras. «Vous savez, personne ne naît éditeur», fait valoir celui qui, un an après son départ de l’édition lausannoise et sous l’impulsion d’amis, rempile dans le monde du livre en fondant les Editions Xenia à Vevey. «En 2005, je me sentais vierge, prêt à recommencer.» La maison a depuis déménagé en Valais, un canton «moins cher, plus facile administrativement» que les cantons lémaniques.

Slobodan Despot a décidé de spécialiser sa maison dans le document, le reportage et la pensée contemporaine: «les gens sont trop peu curieux de la réalité». Des genres qui passent chez lui par une mise en forme littéraire. Parce que c’est résolument vers la littérature que penche le cœur de Despot. Un bon tiers de son catalogue y est consacré. Logique, il est écrivain lui-même. Un texte – Le Miel – va être publié chez Gallimard prochainement, et son Valais mystique demeure depuis le début le best-seller de ses propres éditions.

L’analyse qu’il déploie est lucide, singulière. Despot parle clairement, les bras croisés. Nous notons à toute vitesse. Selon lui, le mouvement actuel est «complètement paradoxal»: la globalisation des dernières décennies, aidée par les technologies numériques, a permis l’émergence de nouvelles structures éditoriales directement confrontées à la nécessité de rechercher un créneau singulier. «Se positionner au niveau global, pour une petite structure, c’est compliqué», atteste-t-il. «La meilleure niche, c’est le régionalisme; du coup, plus le système se globalise, plus la production se régionalise!» Lui n’a rien contre le «bon régionalisme», mais constate simplement un changement: «Il n’y a plus de terreau littéraire romand. Il a disparu en même temps que le marché s’est morcelé. La région du lac a subi un tel brassage au niveau de sa population et un tel développement en deux générations que les grands auteurs ne sont déjà plus lus. Il n’y a plus de conscience identitaire dans les villes. Le régionalisme actuel est artificiel. Alors qu’il y a tellement de choses à dire.» Slobodan Despot repose son gobelet de plastique. Pour lui, la question est réglée, la localisation de son entreprise est devenue secondaire: «Nous visons un public francophone, pas uniquement suisse romand.»

Un catalogue exigeant

Slobodan Despot décroise les bras, pose ses mains sur les genoux, attend la prochaine question. Nous avons affaire à un géant aguerri. De sa voix grave à la prosodie impeccable, il nous dit le côté «harassant» et «rocambolesque» des procédures d’octroi de subventions. «Une maison d’édition ne saurait vivre que de cette manne publique. Les livres doivent être vendus, lus. Xenia est une entreprise.» Il aura fallu cinq ans pour que son budget s’équilibre. «Nous avons un catalogue difficile, c’est vrai», ironise-t-il à demi, référence faite à la réputation politiquement incorrecte (pour ne pas dire franchement réactionnaire) accolée à son nom. Osez lire ce que nous osons éditer!  clament les papillons publicitaires de Xenia. Concrètement, le catalogue parle géopolitique, guerre du renseignement et reflète des points de vue dérangeants sur le monde. Les délits du corps, le livre de Françoise Rey, en est un exemple parfait: un exercice psychologique et littéraire évoquant des crimes sexuels du point de vue de l’agresseur. Une ligne, Xenia? Dans le contre-pied, peut-être: les poèmes de Miguel Hernandez, chansonnier martyr du franquisme, côtoient les thèses de Theodore Kaczynski, écoterroriste condamné à perpétuité. Des micro-poèmes de Freysinger se mêlent aux fulgurants Microntes de Philippe Pastorino. «Éditer consiste à donner à lire certaines réalités, au risque de choquer», commente le colosse tranquille. Ses genoux s’agitent de tension ou d’impatience au-dessus de la table pendant que nous détaillons son catalogue. «Mais le but est aussi celui d’offrir la possibilité à des auteurs d’ici de se confronter au monde francophone.» Bien distribuée à l’étranger, la maison possède – comme L’Âge d’Homme – un bureau à Paris.

Les tournants actuels: Despot éclaireur

À l’inverse des autres éditeurs rencontrés, celui qui aurait volontiers publié Henry Miller et admire George Haldas reconnaît que le métier se trouve bel et bien face à un tournant décisif: celui du numérique et du livre électronique. «Ce virage n’est pas forcément une menace», espère Despot. Objet de don et de partage, le livre, ne saurait disparaître: «Le livre a tout fondé, et bien plus que journaux et gazettes! Si le livre papier venait à mourir pour de bon, alors c’est la civilisation même qui périrait.» Les fondements de l’enseignement seraient «sapés», les bibliothèques deviendraient «payantes» et «dématérialisées». Savoirs et culture «se désintégreraient». La scène apocalyptique est brossée en quelques mots, la peinture est sobre et le tableau poignant. Nous voilà chez Orwell, chez Bradbury, au sombre monde des autodafés… Un collègue passe derrière nous, Despot lui serre la main et blague une minute. «Il ne faut pas prendre peur, ce n’est qu’une possibilité, la pire, certes, mais qui reste une possibilité», tempère l’éditeur en se réinstallant dans son fauteuil. Et puis la technologie est essentielle: lui-même avoue travailler fréquemment sur tablette et a déjà franchi un pas décisif en proposant tous ses livres sur Internet au format e-book. «J’envisage sérieusement de mettre l’entièreté du catalogue à disposition, gratuitement, sur Internet. Mais je ne suis pas inquiet. L’informatique ne peut concurrencer le livre en terme d’identification.»

Bien qu’extrêmement au fait, tant des divers formats informatiques que du marché du livre électronique, Slobodan Despot poursuit plutôt sa réflexion éditoriale sur le papier. En l’occurrence, l’adoption de nouvelles maquettes plus sobres – celle de la collection de poche «Indigo» qu’il nous présente, notamment. «Les livres de Xenia doivent devenir directement reconnaissables dans les librairies.» Sur la question du graphisme, Despot n’est pas avare de paradoxes non plus: «Le public est intimidé par les très beaux livres et préjuge de leur prix.» Si bien que dans quelques cas extrêmes (qui ne nous seront bien sûr pas révélés), la «laideur, pour certains, devient un atout commercial».

Il est déjà presque midi. Deux bonnes heures ont passé. L’éditeur a du travail. Il nous raccompagne au pied de l’immeuble. L’ascenseur rétrécit. Nous nous serrons la main sur le parking, en plein soleil. Slobodan Despot hésite à nous reconduire à la gare, mais elle est si près que nous y serons plus vite à pied. Leignel avait raison: «Despot, c’est un poids lourd. Ne lui passez-pas vous aussi à côté!»

Sion, mardi 2 juillet 2013

 

Nom complet: Éditions Xenia.
Raison sociale: SA.
Date de fondation: 2005 (premier livre en 2006).
Lieu: Vevey; Sion depuis 2012.
Fondateurs: Slobodan Despot et Claude Laporte.

Collaborateurs actuels: Slobodan Despot (100%) et Joëlle Légeret (secrétariat, 50%).
Diffusion: OLF (Suisse) et CED-CEDIF (France).
Distribution: Belles Lettres.
Impression: Imprimerie Gessler (Sion) pour les beaux-livres, en Serbie pour le reste.

Parutions par année: 15-18 (un tiers en littérature).
Titres au catalogue: 106.
Tirage moyen: 800-1500 exemplaires.

Auteurs au catalogue: environ 90.
Auteurs emblématiques: Theodore J. Kaczynski (Unabomber), Marie-Christine Buffat, Eric Werner, Slobodan Despot, Miguel Hernandez.
Compte d’auteur: non.
Auto-publication: oui.
Best-seller: Valais mystique, Slobodan Despot, 2009.

Secteurs de publication littéraires: roman, nouvelles, poésie.
Autres secteurs de publication: documents, témoignage, beaux-livres.
Modèles éditoriaux: Eric Dosfeld, Jean-Jacques Pauvert, Adam Parfrey.
Un «écrivain de rêve» à publier à titre posthume: Georges Simenon, C. S. Lewis, Henry Miller.
Un «auteur de rêve» vivant: Sylvie Germain, Christian Jacq. Et Antonin Moeri, «pour le draguer via Le Persil».